Portrait d’un innovateur : Ariel Torre
Adapter une technologie utilisée par la NASA pour améliorer la surveillance de l’exploitation des sables bitumineux
6 février 2026

Ariel Torre a grandi dans une petite ville de la Patagonie argentine, une région sauvage, dans les années 1970. Le jour où sa famille a fait l’acquisition d’un ordinateur, sa vie a basculé.
« J’étais très jeune. C’était le premier ou le deuxième ordinateur qu’on voyait en ville », raconte Ariel Torre. « J’étais fasciné. C’était comme de la magie pour moi. Vers 13 ans, j’ai donc appris à programmer. Je suis ensuite parti étudier l’électronique avant de me tourner vers le génie. »
Cette curiosité de comprendre ce qui se cachait dans cette boîte apparemment magique a façonné la carrière de M. Torre au cours des 30 années suivantes.
« La curiosité est essentielle pour comprendre le fonctionnement des choses, mais sans persévérance, on ne mène rien à terme », affirme Ariel Torre, cofondateur et chef de la direction d’Impossible Sensing Energy.
L’entreprise a d’abord fait les manchettes en décrochant un contrat avec la NASA visant à détecter d’infimes traces de carbone à la base d’une possible forme de vie ancienne sur Mars. Pablo Sobron, cofondateur et directeur de la technologie d’Impossible Sensing, a mis au point un capteur qui utilise la lumière pour mesurer des variations physiques dans des environnements extrêmes. L’appareil analyse la composition et la quantité de matière en observant les modifications des propriétés de la lumière, comme son intensité et sa longueur d’onde, lorsqu’elle interagit avec différentes matières. Cette technologie permet une surveillance sûre, à distance et en continu, dans des milieux trop hostiles pour les capteurs traditionnels.
Lorsqu’Ariel Torre a rencontré Pablo Sobron, ils ont ensemble entrevu la possibilité d’adapter la détection optique pour l’industrie pétrolière.
« L’industrie accusait un retard, faute de disposer de données en temps réel. Installer des instruments sur chaque puits coûte extrêmement cher », explique M.Torre, qui a travaillé plus de 20 ans pour Schlumberger and Precision Drilling en Amérique du Sud, au Moyen-Orient et aux États-Unis. « Les logiciels d’intelligence artificielle peuvent produire des résultats impressionnants, mais encore faut-il disposer de données pour en tirer parti. On ne peut pas alimenter un modèle d’IA si les données ne sont recueillies qu’une fois par mois. Le défi consistait donc à trouver une solution abordable permettant de produire des données fiables. »
En 2022 et 2023, l’entreprise a obtenu le financement nécessaire à la mise au point d’un prototype commercial en remportant un prix de 45 000 $ dans le cadre d’un défi mondial lancé par la COSIA, la branche innovation de l’Alliance nouvelles voies, afin d’accélérer l’adoption de technologies visant à réduire l’utilisation de vapeur dans les procédés d’exploitation des sables bitumineux.
« Nous avons également reçu l’appui d’un client de l’industrie du pétrole traditionnel, de quelques organismes subventionnaires ainsi que des services de recherche appliquée et d’innovation de l’Institut de technologie du sud de l’Alberta (SAIT), qui ont mis leur laboratoire à notre disposition afin que nous puissions mettre au point notre prototype », indique Ariel Torre.
Ledit prototype a été conçu pour détecter le butane, le propane et d’autres solvants utilisés dans l’exploitation in situ des sables bitumineux. L’usage de solvants permet de réduire, voire d’éliminer le recours à la vapeur pour extraire le bitume. Cette approche peut contribuer à faire baisser la consommation d’eau et d’énergie, et à diminuer l’intensité des émissions de gaz à effet de serre (GES), soit la quantité de CO2 émise par baril de pétrole produit par rapport aux méthodes traditionnelles.
« Le bitume étant très visqueux, il faut le chauffer ou le mélanger à des solvants pour qu’il puisse s’écouler. Or, parce que des solvants comme le butane et le propane coûtent plus cher que l’essence, il est crucial de les recycler. Notre outil devait donc mesurer avec précision la quantité de solvants récupérés dans une installation », explique Ariel Torre. « En recyclant efficacement les solvants, on réduit les coûts liés au chauffage de l’eau avec du gaz naturel ainsi que la quantité d’eau nécessaire à la production de vapeur. Le procédé devient ainsi plus efficace et moins coûteux. »
Le financement a permis de mettre au point un prototype conçu pour résister aux rigueurs de l’hiver dans la région boréale de l’Alberta.
« La technologie devait être suffisamment fiable pour résister à l’hiver canadien, et les instruments fonctionnaient à -40 °C », indique M. Torre. « Elle avait déjà fait ses preuves sur Mars, nous savions donc qu’elle serait assez robuste. »
Cette avancée a conduit trois entreprises membres de l’Alliance nouvelles voies à tester les capteurs optiques dans leurs sites d’exploitation.
« La curiosité et la détermination sont importantes, mais il est tout aussi capital d’être bien entouré, et nous avons cette chance à Calgary. Lorsqu’on expose une vision claire, les gens se mobilisent et apportent leur soutien », affirme Ariel Torre. « Le Canada a beaucoup à offrir au reste du monde. Ce que nous créons ici est de tout premier ordre. »


