Gestion intégrée du territoire dans la région des sables bitumineux de l’Alberta : vers un modèle d’intendance collaborative

17 mars 2026

La gestion intégrée du territoire est un mode collaboratif de mise en valeur des ressources qui « vise à concilier valeurs, avantages, risques et compromis au moment de planifier et de gérer l’extraction des ressources, l’utilisation des terres, ainsi que la conservation et l’intendance des milieux naturels1 ». Cette approche tient compte de l’interdépendance de secteurs comme la foresterie et l’énergie, qui nécessitent tous les deux un accès aux mêmes parcelles, mais à des fins distinctes. Dans cette optique, la pérennité des écosystèmes passe par une planification et une coordination à long terme. Au lieu d’une prise de décisions isolées, la gestion intégrée du territoire s’inscrit dans une perspective globale visant à coordonner des activités industrielles comme l’exploitation des sables bitumineux, la foresterie et la construction d’infrastructures. En misant sur le partage des accès routiers, la coordination des travaux de déboisement et la synchronisation des activités, le gouvernement albertain cherche à réduire les perturbations environnementales qui auraient lieu en l’absence d’intégration.

Contexte

C’est dans les années 1970 que le gouvernement albertain a jeté les bases de la gestion intégrée du territoire en privilégiant une gestion intégrée des ressources. Ce modèle de gouvernance des terres publiques et des ressources faisait appel à la participation citoyenne pour définir des objectifs de développement durable dans certaines zones d’aménagement. Mais comme il n’infléchissait pas les processus réglementaires et n’avait pas force de loi, il est peu à peu tombé en désuétude. Vers le milieu des années 1990, l’absence de directives claires et cohérentes, combinée à des mises à jour irrégulières, a fini par le discréditer auprès des exploitants. En 1999, le gouvernement de l’Alberta a adopté une politique en faveur de la gestion durable des ressources et de l’environnement afin d’apaiser les tensions liées à l’utilisation des terres et d’encadrer l’effet cumulatif des activités humaines sur les milieux naturels. La division provinciale de la gestion intégrée des ressources a élaboré de nouvelles stratégies régionales, assorties d’engagements politiques plus fermes. L’adoption de la loi sur l’intendance des terres, intitulée Alberta Land Stewardship Act, a suivi en 2009.

Au début des années 2000, l’expansion des réseaux routiers et de la prospection sismique à des fins d’exploitation pétrolière et gazière a entraîné une fragmentation croissante du milieu forestier, qui a non seulement compromis la connectivité des habitats naturels, mais obligé la faune à revoir ses habitudes de déplacement. Avant que la réglementation provinciale n’impose le reboisement des accès routiers et des plateformes d’exploitation désaffectés, l’absence de directives a mené à l’abandon de millions de mètres cubes de bois d’œuvre dans le nord-est de l’Alberta. Près de la moitié de ce volume avait une valeur commerciale, mais la fragmentation du territoire menaçait de faire disparaître à tout jamais ces plantations forestières productives.

La société Alberta-Pacific Forest Industries (Al-Pac) a alors approché Ressources Gulf Canada Limitée (RGC) pour discuter d’un accord de gestion intégrée du territoire dans le cadre d’un projet de drainage par gravité au moyen de vapeur (DGMV) commercial en plusieurs phases proposé par RGC, dans la région de Surmont, en Alberta. Les deux entreprises en sont venues à la conclusion qu’un plan de gestion intégrée (le « projet pilote de Surmont ») permettrait de réduire de moitié l’étendue du réseau routier, une optimisation qui profiterait aussi bien à la faune qu’aux trappeurs de la région. Le projet a également révélé un potentiel de réduction de 34 % des perturbations linéaires et de 16 % de la superficie totale déboisée2.

De même, Al-Pac a entrepris des pourparlers avec Opti Canada et Nexen en 2008 en vue de coordonner les travaux menés au complexe de Long Lake, au cœur de la forêt boréale, un territoire visé par un accord d’aménagement forestier à long terme conclu par Al-Pac. Comme l’installation de Long Lake se situait sur le territoire de coupe d’Al-Pac, les partenaires ont décrété qu’une planification conjointe des accès et des zones d’exploitation leur permettrait de réduire leur empreinte industrielle. Cette collaboration a mené à l’aménagement d’une emprise routière partagée par les deux sociétés (le « projet OPTI-Nexen »). Environ 30 % moins d’arbres ont été abattus sur une superficie commune grâce à cet accord.

D’autres exploitants de sables bitumineux et sociétés forestières se sont inspirés du projet pilote de Surmont et du projet d’OPTI-Nexen pour optimiser l’utilisation des terres et limiter les répercussions de l’activité humaine sur les écosystèmes de l’Alberta.

La gestion intégrée du territoire en pratique

Préconisée par le gouvernement, l’industrie et le milieu universitaire, la gestion intégrée du territoire repose sur deux grands volets :

  1. Le partage des voies d’accès : les exploitants partagent les routes pour éviter la duplication inutile des réseaux.
  2. La coordination des travaux de déboisement : les zones de défrichage (telles que les blocs de coupe et les plateformes d’exploitation) sont mises en commun ou planifiées en séquence pour limiter au maximum les nouvelles perturbations.

Les exigences élevées de l’industrie énergétique en matière de réseau routier profitent indirectement à la filière forestière : l’utilisation de ces infrastructures de premier plan favorise une meilleure productivité en accélérant les activités de transport et de récolte du bois d’œuvre.

La réussite de la gestion intégrée du territoire passe par la collaboration et la planification à long terme – un défi de taille quand on sait que chaque secteur a son propre calendrier et son propre cadre réglementaire. Par exemple, la filière forestière planifie généralement sur une période de 50 à 100 ans, tandis que le secteur énergétique ne peut prévoir ses ressources de manière fiable sur un horizon aussi éloigné. En effet, la capacité à mettre en valeur les ressources du sous-sol évolue au gré de la technologie, de la caractérisation des gisements et des conditions économiques.

Mais le jeu en vaut la chandelle. Depuis le projet pilote de Surmont en 2000, la gestion intégrée du territoire est devenue une pratique courante, comme en témoignent les nombreux succès dans ce domaine. Cette approche s’est traduite par des réductions de coûts aussi bien dans l’industrie forestière que dans celle des sables bitumineux grâce au partage des routes, tout en limitant la perte ou la détérioration du bois d’œuvre commercialisable. La diminution des accès routiers limite les impacts sur la faune et les activités de trappe, tout en augmentant la proportion de forêts laissées intactes.

Née du boum énergétique, la gestion intégrée du territoire demeure indispensable dans un contexte où les entreprises prévoient de doubler les volumes de production pétrolière. Cette approche s’avère une stratégie gagnante tant pour l’industrie que pour les milieux naturels et les populations qui vivent et travaillent sur ces terres, car elle fait la preuve qu’en unissant leurs efforts, les industries peuvent réduire leur empreinte globale bien plus efficacement que si elles agissaient seules chacune de leur côté.

Remarque : Cet article tire ses informations de diverses sources, dont les suivantes : groupe d’experts sur la gestion intégrée du paysage, Towards Cooperative Stewardship, 21 octobre 1999; Gulf et Alberta-Pacific Forest Industries Inc., Integrated Resource Management: Surmont Pilot Study, décembre 2000; groupe de travail sur les écosystèmes durables de la Cumulative Environmental Management Association, Guidelines for the Implementation of Ecosystem Management Tools in the Athabasca Oil Sands Region, novembre 2002; AXYS Environmental Consulting Ltd. et Lorrnel Consultants, Ecosystem Management Tools for the Athabasca Oil Sands, février 2002.

  1. Gouvernement de l’Alberta, Integrated Land Management Overview (en anglais) ↩︎
  2. AXYS Environmental Consulting Ltd. et Lorrnel Consultants. Ecosystem Management Tools for the Athabasca Oil Sands. Février 2002, p. 10. ↩︎